michel redolfi

Redolfi par Bernard Delage

, 16:42pm

Publié par admin.

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Bernard Delage

Lettre à Michel Redolfi

par Bernard Delage

 

Cher Michel,

c’est à la lumière métallique, profonde et glacée de l’océan Pacifique que j’écris cette lettre. Une lumière particulière, ondulante et immense. Mon ordinateur sur les genoux, je suis sur la rive sud-est du Howe Sound, en Colombie Britannique, au nord-est de Vancouver. C’est certes très au Nord de San Diego, où tu fis tes premières expériences sub-aquatiques, mais c’est le même océan, la même rive, et je me raconte que les baleines qui d’ici descendent vers le sud le font dans le secret espoir d’y retrouver ta musique, et ces sonorités inouïes qui marquèrent leur premier voyage. L’océan Pacifique, qui les porte et t’inspiras si bien, m’accordera-t-il les mêmes faveurs? On verra bien... 

Lorsque tu rapportas en Europe ces déferlantes sonores a la fois puissantes et délicates, voire inexorablement fragiles, sur lesquelles tu sus si bien surfer et nous faire surfer, j’étais en pleines recherches sur le «paysage sonore urbain». Nous ne partagions donc pas a priori le même écosystème, mais tes Pacific Tubular Waves se révélèrent particulièrement aptes à coloriser, faire respirer et assouplir les murs de mon petit appartement parisien d’alors. Autant dire que le jour où - à Paris dans le local brut de béton frais d’Espaces Nouveaux - Louis Dandrel nous présenta l’un à l’autre, je fus d’autant plus impressionné qu’en ce temps là un compositeur de musique contemporaine en jean, musclé et bronzé, me paraissait tout aussi improbable qu’une fourmi de dix-huit mètres. 

Ayant toujours apprécié les extra-terrestres, je t’ai observé et j’ai vu que cet alchimiste du son arrivé Synclavier en bandoulière avait aussi d’autres cordes à sa lyre (dessiner, colorier, peindre, calligraphier, imaginer des dispositifs et en construire les prototypes, détourner de leur usage des bidouilles électroniques) et que nos écosystèmes n’étaient peut-être pas si éloignés. D’ailleurs tes bagages ressemblaient plus aux valises d’un bruiteur, aux caisses d’un magicien, voire même aux cartons d’un clochard (céleste, bien sûr) qu’aux housses, fly-cases et porte-documents «spécial partitions d’orchestre» d’un savant musicien.

Je crois que c’est lorsque je t’ai rencontré au détour d’un comptoir dans le sous-sol du BHV, un soir de nocturne, que nous nous sommes définitivement «trouvés». Car dans les années quatre-vingt le sous-sol du BHV, non content de satisfaire les espérances les plus folles du bricoleur du dimanche, proposait un arsenal improbable allant du clou à deux têtes au baromètre électronique en kit alimenté par éolienne. De quoi stimuler l’imagination et inciter au détournement de fonction, de quoi déclencher sans coup férir des rêves d’innovation en matière de transducteurs, de déclencheurs, de bafflages et d’habillages. Se perdre dans les allées encombrées des sous-sols du BHV était donc alors (avec Weber Métaux, autre lieu de rencontre et de furetage des artistes parisiens, fort heureusement - lui - toujours ouvert) un «must» bien plus inspirant qu’une ligne de coke ou quelques Camel améliorées.  Ce furent donc naturellement tes nouveaux spots de surf, et en quelques mois l’Atelier Espaces Nouveaux - jusque là classiquement consacré aux bidouillages électroniques et à la lutherie électroacoustique (ici, une pensée émue pour le Fauteuil Ambiophonique et l’Audio Sphère) - se compléta avec le concours de Dana Livingstone d’un atelier de peinture, couture, décors et costumes en vue d’ une de ces performances dont tu as toujours eu le secret : une nuit entière de musique, rêves, lumières et Tai Chi dans les bains romains de Strasbourg.

Douze heures de musique non-stop, une brume de sons parcourue de nuées plus agitées et de temps à autre traversée d’étoiles sonores filant dans une atmosphère bleutée. Des spectateurs-auditeurs vêtus d’amples vêtements colorés, confortablement installés en position de relaxation (enfin de bonnes conditions pour écouter de la musique!). Cette nuit là il fut permis, et même conseillé, de piquer un somme de temps en temps, histoire de se rafraichir les tympans. Quelle liberté, quelle générosité, quelle attention portée au spectateur-auditeur! Quand, à ton exemple, fera-t-on des salles de concert dont les fauteuils permettent d’être «tout ouïe», posé là mais en apesanteur, et nous invitent à véritablement goûter l’extraordinaire de la musique, substance euphorisante à nulle autre pareille?

Quelques temps auparavant, tu m’avais réservé une expérience encore plus renversante: un distributeur de caissons d’isolation sensorielle t’avais contacté, il avait reçu - et/ou conçu je ne sais plus - un nouveau modèle «vertical», et te proposait de venir l’essayer et d’y instiller - bien sûr - quelques gouttes d’un concentré musical de ton cru. Tu travaillais alors à un Eau-Parleur (à laisser flotter dans son bain) et nous voilà partis en forêt de Fontainebleau - où nous attendait le caisson vertical  - avec une mallette contenant musique, lecteur, amplificateur et les fameux Eau-Parleurs. Arrivés sur place, il neige comme dans les contes de fées et nous découvrons une grange de belles dimensions. Nous en poussons la porte et nous trouvons face à un tube cylindrique blanc de trois ou quatre mètres de hauteur et d’un mètre et demi de diamètre, avec un couvercle et une plate-forme en haut du tube. Cela ressemble à un  vaisseau spatial sur sa rampe de lancement - toutes proportions gardées bien sûr - et c’est en fait un grand réservoir d’eau à 35°. Tu mets en place ton matériel de diffusion musicale sub-aquatique, tu plonges pour vérifier que tout fonctionne bien, et tu émerges bientôt en alignant les superlatifs communicatifs dont tu as le secret. On m’équipe à mon tour d’un masque respiratoire en silicone souplement relié à l’extérieur, je me laisse couler et disparais sous la surface, et je sais que l’on vient de refermer au-dessus de moi le couvercle du caisson d’isolation sensoriel vertical car me voici dans l’obscurité absolue. Et là ... c’est très déroutant: plus de corps, car plus de limite à ce corps qui s’est «dissous» dans l’eau à même température que la peau; plus d’espace, car plus de limite perceptible à cet espace dans ce noir sidéral; de la musique, oui, sans doute, puisque je l’entends, mais ... elle ne vient de nulle part! Non pas de partout mais de nulle part, ce qui est bien plus troublant! Après quelques minutes d’adaptation - ou plutôt d’acceptation - c’est tout à fait jouissif (pardon pour la trivialité de l’expression, mais c’est bien de cela qu’il s’agit): à chaque inspiration dans le masque de silicone - que je ne sens pas sur ma peau - il me semble que mon corps s’élève en douceur de plusieurs mètres, mètres multiples qu’il redescend à chaque expiration. C’est bien sûr impossible au vu de la taille réelle du caisson-réservoir, mais c’est tout à fait réel: je fais le ludion dans un bain de sons! Je ne suis pas prêt de l’oublier... Je raconte d’ailleurs souvent cette expérience, car si j’ai écouté dans ma vie beaucoup de musiques différentes (et parfois bizarres) dans des conditions différentes (et parfois bizarres), il me semble que c’est en forêt de Fontainebleau, ce jour là, que je suis né une seconde fois au monde sonore. Et je te le dois.

Franchissons allègrement les années, et venons-en à la Cité du Son. 

Nous sommes en 2002, j’ai quitté l’Atelier Espaces Nouveaux et fondé ma propre société d’ingénierie acoustique qui s’appelle alors Delage ET Delage. Nous faisons des études d’acoustique architecturale et urbaine, et de la signalétique sonore. Tout cela est sérieux, responsable, intéressant bien sûr, mais ... on n’est plus dans ces mythiques «années 80», et il y a bien longtemps que je n’ai pas expérimenté de dispositif d’écoute décoiffant (la WFS n’est pas encore accessible). Fort heureusement tu viens un jour me voir avec un projet étonnant: une Cité du Son. Tu me demandes d’y travailler avec toi, et nous voilà repartis pour de nouvelles aventures. Comme l’a chanté Jacques Brel: «T’as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon!». Car c’est à Vierzon dans le département du Cher que cette Cité du Son aurait dû voir le jour. Cela ne s’est pas fait, mais le guide Vert Michelin lui-même y a cru, qui écrivait: « Vierzon: Forges, manufactures de porcelaine, constructions de matériels agricoles et même de voitures... Un peu austère? Sans aucun doute, mais la vieille ville avec ses rues tortueuses et son église mérite d’ores et déjà le détour, en attendant la réalisation de l’ambitieux projet de Cité du Son...».

A deux pas de l’autoroute la reliant à Paris, et quasiment au centre géographique de la France, la Cité du Son n’aurait manqué ni d’attractivité, ni de rayonnement. Tu l’avais imaginée comme une Cité joyeuse, radieuse, un lieu des mille et un plaisirs que l’on peut prendre par les oreilles. Quand tu m’en as parlé, j’ai pensé à Brigadoon, le village qui ne vit qu’un jour par an dans la célèbre comédie musicale de Vincente Minelli et dont les habitants vivent en chantant et dansant. Mais Brigadoon, c’est du cinéma, de la fiction, là nous étions dans la réalité et c’était «pour de bon» que les sons auraient droit de Cité. Car, si nous avions déjà une Cité de la Musique, nous manquions en France (nous en manquons toujours) d’un lieu où apprécier tous les sons, ceux de la nature vivante et bruissante, ceux des sphères célestes et autres inaccessibles stratosphères, ceux du fond des mers, ceux de la ville foisonnante, ceux du tréfonds de notre corps, ceux que nous avons dans la tête, ceux - plus organisés - des langages et des musiques, ceux encore inouïs ne demandant qu’à éclore, ceux si fragiles qu’un souffle les fera définitivement disparaitre, les acoustiques, les électro-acoustiques, les numériques, les trompe-l’oreille et les paradoxaux, et cette liste est bien sûr loin d’être exhaustive.

Il y aurait là, dans une vaste prairie au milieu des bois, des labyrinthes sonores, une salle de diffusion électro-acoustique omniphonique 3D équipée de fauteuils ambiophoniques à bascule, des pavillons d’affût, un jardin sonifère, une prairie enchantée, une forêt magique, un pays des échos, une caverne des effrois (dans laquelle sans aucun doute une interprétation magistrale du poème Les Djinns de Victor Hugo aurait eu la place d’honneur), des filets pour capter les sons des brouillards et des nuages, un amphithéâtre de plein air, des puits mystères, des kiosques à effets sonores tourneboulants, un golf où taper du son, un orgue à bulles, des bassins lagons et des bassins profonds pour l’écoute subaquatique, un night-club bien sûr pour les couche-tard et une via sonora (*) d’écoute de la canopée pour les lève-tôt. La richesse et la diversité des sons rencontrés en une journée à la Cité du Son changerait la manière d’écouter de chaque visiteur, élargirait son champ d’intérêt, susciterait des vocations. Car tel était bien ton intention: démontrer le champ des possibles (par le plaisir, l’étonnement, la sidération, la séduction), pour nous faire mieux apprécier au quotidien notre environnement, et pour nous rendre ainsi plus responsables dans nos émissions d’énergie acoustique et plus solidaires dans notre gestion des ressources sonores, plus exigeants aussi vis à vis des politiques publiques de l’environnement sonore et des offres commerciales de la musique. 

Ton projet fut apprécié, estimé, aimé, applaudi, ovationné, mais sans doute quelque méchante sorcière s’est-elle glissée parmi les décideurs et a-t-elle piqué de sa quenouille ceux qui auraient pu donner vie et «doublezons» à la Cité du Son? Toujours est-il que, comme Brigadoon, la Cité du Son s’est endormie. Mais - n’en doutons pas un instant - comme Brigadoon, un jour, elle s’éveillera, sortira de sa boîte d’archives, et s’épanouira. Ce ne sera peut-être pas au soleil de Vierzon, et ce ne sera peut-être pas une Cité du Son (une City of Sounds?... une 音の都会?). Peu importe, pourvu qu’on ait l’ivresse!

Ces dernières années, en attendant de bâtir une Cité du Son, tu es allé semer du son dans la Cité. Et bien sûr toi qui es un homme de transports - c’est à dire d’émotions - tu as choisi d’œuvrer dans les transports les plus urbains qui soient: les tramways. Ceux de Nice, de Brest, et bientôt d’ailleurs, que tu dotes d’annonces vocales délicates, inspirées et superbement intelligibles, évoluant même - à Brest - au rythme des marées! Du travail d’orfèvre, comme peu savent le faire, avec toujours cette bienveillante attention à l’auditeur-utilisateur qui te caractérise. Quand je recense sur quelques heures et quelques ares le nombre de signaux sonores indigents, inintelligibles, grotesques, grossiers (au sens de mal dégrossis), impertinents, inutilement tonitruants ou au contraire totalement étouffés par leurs congénères qui nichent dans le voisinage, je me dis que ceux qui produisent ces sons, ou les achètent, ou permettent qu’on les installe dans l’espace urbain ne savent pas ce qu’ils font (et moins encore ce qu’ils pourraient faire). Loin de leur pardonner, je rêve alors de leur offrir un voyage en tramway «sonorisé par Michel Redolfi / Audionaute» (par exemple Guipavas - Plouzané dans l’agglomération brestoise), après leur avoir préalablement confisqué téléphones portables, tablettes et lecteurs de mp3 (si ça existe encore), les avoir ligoté sur leur siège et bien sûr leur avoir bandé les yeux...

Le jour décline, les eaux du Howe Sound se couvrent de reflets de mercure et d’encre, il commence à faire frais, la batterie de mon Mac est au plus bas: so long, Michel. Je n’aurai évoqué que quelques unes de nos rencontres, quelques facettes de ton art, quelques éclairages de ta personne. Plus encore que le compositeur, je suis heureux d’avoir connu l’inventeur que tu es, le génie généreux proposant toujours de nouveaux sons assortis de nouvelles situations d’écoute, et ... je sais que je ne suis pas au bout de mes surprises!

Amitiés sincères,

Bernard

(*) quelques années plus tard, alors que nous cherchions pour ma société un nom plus évocateur de ses activités que Delage ET Delage, Via Sonora vint sur le tapis ... comme surgi de nulle part. De nulle part? Bizarre, voyons voir, voyons voir. Bon sang mais c’est bien sûr, encore une invention de Michel pour la Cité du Son! Allô, Michel, hum, voilà, est-ce que tu m’autoriserais à renommer ma société Via Sonora? Oui? Super, MERCI!